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"J'étais bien obligé d'assister dans le laboratoire à ses tours de magie qu'il renouvelait à un rythme vertigineux : c'était un univers réellement insolite, plein de chimères et de fantasmes. Au moment même où ses obsessions avaient atteint leur paroxysme, son mystérieux génie semblait aussi avoir trouvé sa suprême expression ; des paysages mobiles comme des kaléidoscopes, beaux et inquiétants comme il n'en existe nulle part en ce monde [...]. Un autre jour encore, la chambre s'était complètement transformée en un immense kaléidoscope. Mon ami avait acheté des magasins entiers de fleurs multicolores, et les avait introduites dans un tube triangulaire long de plusieurs dizaines de pieds, composé de miroirs et actionné par une machinerie qui le faisait tourner avec force cliquetis, projetant comme dans un rêve d'opium des pétales grands comme des nattes, et ce, par milliers et dizaines de milliers, en un arc-en-ciel, en une aurore boréale, qui enveloppait totalement l'univers du spectateur."
Kagami Kigoku (L'Enfer des miroirs) par Edogawa Rampo (alias Hirai Tarô)
"En inventant l'arme prestigieuse qui porte son nom, Césarien de la Baïonnette a plus fait pour la guerre que S½ur Teresa pour les pauvres. Les grandes étapes de la vie édifiante de Césarien de la Baïonnette :
Le 11 novembre 1914-18, naissance à Bayonne de Césarien de la Baïonnette. Son père était tailleur, mais sa mère était là, c'est le principal.
[...] A quarante et un ans, contrairement aux autres sommités qui ont tendance à mourir à la suite d'une longue et cruelle maladie, il meurt à la suite d'une courte maladie rigolote.
Dans tout ça on se demande où il a encore pu trouver le temps d'inventer la baïonnette. Césarien de la Baïonnette était un homme réservé pour tous pays, y compris l'URSS. Mais sous ses dehors discrets d'éventreur mondain, il cachait une putain d'âme de poète délicat."
Manuel de savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis par Pierre Desproges
"Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, de côté, par une main invisible [...] et Scrooge [...] se trouva face à face avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi près de lui que je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en esprit, à votre coude.
C'était une étrange figure... celle d'un enfant ; et néanmoins, pas aussi semblable à un enfant qu'à un vieillard vu au travers de quelque milieu surnaturel, qui lui donnait l'air de s'être à distance et d'avoir diminué jusqu'aux proportions d'un enfant. [...] Ce n'était point là cependant, en regardant de plus près, son attribut le plus étrange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa ceinture brillait et reluisait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, ce qui était clair un moment devenait obscur l'instant d'après ; l'ensemble de sa personne subissait aussi ces fluctuations et se montrait en conséquence sous des aspects divers. Tantôt c'était un être avec un seul bras, une seule jambe ou bien vingt jambes, tantôt deux jambes sans tête, tantôt une tête sans corps ; les membres qui disparaissaient à la vue ne laissaient pas apercevoir un seul contour dans l'obscurité épaisse au milieu de laquelle ils s'évanouissaient."
Chant de Noël par Charles Dickens
"_ Vraiment, dit le chat, ça ne m'intéresse pas énormément.
_ Tu as tort, dit la souris. Je suis jeune encore, et jusqu'au dernier moment, j'étais bien nourrie.
_ Mais je suis bien nourri aussi, dit le chat, et je n'ai pas du tout envie de me suicider, alors tu vois pourquoi je trouve ça anormal.
_ C'est que tu ne l'a pas vu, dit la souris.
_ Qu'est-ce qu'il fait ? demanda le chat.
Il n'avait pas très envie de le savoir. Il faisait chaud et ses poils étaient tous bien élastiques.
_ Il est au bord de l'eau, dit la souris, il attend, et quand c'est l'heure, il va sur la planche et il s'arrête au milieu. Il regarde dans l'eau. Il voit quelque chose.
_ Il ne peut pas voir grand-chose, dit le chat. Un nénuphar, peut-être.
_ Oui, dit la souris, il attend qu'il remonte pour le tuer."
L'Ecume des jours par Boris Vian
"Seul de la bande, Anthony était silencieux. La parole eût compromis le bonheur délicat dont il jouissait. Le dernier verre de champagne avait fait de lui l'habitant d'un monde nouveau, extraordinairement beau, précieux, riche de sens. Les pommes et les oranges dans le compotier d'argent ressemblaient à d'énormes joyaux. Chacun des verres, sous la lumière des bougies, contenait non du vin mais un gros béryl jaune translucide. Les roses avaient la texture luisante du satin, et la dureté brillante, la précision de forme qui appartiennent au métal ou au verre. Les sons mêmes étaient figés et cristallins. La Jeune Dame de Kew était l'équivalent à son oreille d'un jade sculpté, et cette discussion violemment futile au sujet des
grouses lui évoquait une cascade en hiver. "
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui", songea-t-il avec un plaisir accru. Tout était surnaturellement brillant et distinct, mais aussi étrangement lointain, sans rapport avec le réel."
La paix des profondeurs par Aldous Huxley
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